« On ne naît pas fraternel, on le devient » : entretien avec Abdennour Bidar

Meurthe-et-Moselle
© Bruno Charoy

« En tant que philosophe, je suis du côté d’Erasme qui disait « On ne naît  pas homme, on le devient ». De même, on peut dire « On ne naît pas  fraternel, on le devient ». Abdennour Bidar, philosophe, spécialiste des  questions de l’Islam, de Laïcité et de Fraternité, porte un discours  qui transforme des problèmes en solutions. À l’invitation du conseil départemental et de l’association Michel-Dinet, il a participé à Nancy à une soirée consacrée à la fraternité. Découvrez notre entretien long format avec Abdennour Bidar :

  • L’expression « Vivre ensemble » est utilisée alors que, justement, vivre  ensemble coule moins de source. Comment ressentez-vous le contexte actuel ?  

C’est justement parce qu’elle coule moins de source qu’on s’en inquiète à nouveau. Notre vivre ensemble est en crise, à cause de l’aggravation de nos fractures sociales et culturelles. La société française est divisée aujourd’hui entre des forces antagonistes : d’un côté, les égoïsmes et les replis sur soi, qui déchirent le tissu social, et de l’autre côté, celles et ceux que j’ai appelés les tisserands, c’est-à-dire tous ceux qui s’engagent à réparer le tissu déchiré et qui œuvrent à plus de solidarité, de justice sociale, de fraternité. A nous tous de nous mobiliser du côté de ces fraternels qui refusent de laisser le champ libre à toutes les forces de dissolution, qui sont aussi bien les forces de l’argent que les forces des mouvements identitaires ou les fondamentalismes religieux… 
  

  • Le vote extrême, mais aussi les divisions de tous ordres, ne cessent de monter en France.  Quel message avez-vous envie d’adresser aux « oubliés », aux « invisibles » ? Comment définissez-vous la radicalisation ?

Ce qui me frappe, c’est la montée d’un grand nombre de colères, qui se sont exprimées pendant l’élection présidentielle avec une ampleur inédite : l’extrême droite, l’extrême gauche, notamment, ont chacune à leur manière recueilli ces voix de tous ceux qui se sentent oubliés, méprisés. Beaucoup d’opinions se sont radicalisées, dans un ressentiment vis-à-vis des élites, et d’une société à deux vitesses qui laisse beaucoup trop de monde sur le bord de la route. Par rapport à cela, il nous faut deux remèdes complémentaires : la mobilisation citoyenne, dont je viens de parler avec les tisserands, et qui doit encore s’accroître pour atteindre la masse critique nécessaire pour changer la société ; et l’action des élus, qui ne doivent pas agir uniquement en faveur des plus favorisés et des « vainqueurs » mais se préoccuper d’abord de ceux qui souffrent. 
  

  • Des collégiens de Meurthe-et-Moselle ont travaillé sur l’élaboration d’une charte des valeurs de la République. A de nombreuses reprises, la notion de laïcité y est évoquée. Selon vous, qu’est-ce que la laïcité et pensez-vous que la devise de la République doit s’enrichir de cette notion ?

La laïcité est le principe politique qui permet à tous, athées, agnostiques, croyants, de vivre ensemble dans la concorde et la garantie des mêmes droits et devoirs, sans privilège ni discrimination. La laïcité n’est pas l’anti religion, elle ne réclame pas la relégation de la religion dans l’espace privé. Elle veille simplement à ce qu’aucune religion ne prétende faire la loi – imposer sa loi  – dans l’espace public. En ce sens, la laïcité est consubstantielle à la démocratie : le gouvernement des hommes (humains) par les hommes (humains), et non par les dieux ; laïcité et démocratie, c’est l’inverse de la théocratie. Le principe de laïcité est un cadre, au service de nos valeurs. Il ne s’agit donc pas de l’intégrer dans notre devise car on mélangerait alors un principe et des valeurs. Les 2 ne sont pas du même ordre : d’un côté le moyen (la laïcité), de l’autre les fins (liberté, égalité, fraternité). 
 

  • Inscrite dans la devise de la République française, la Fraternité reste une valeur difficile à cerner. Pourquoi ? Au-delà de l’expression et du concept, la Fraternité relève de l’action. Comment ne pas rester dans le domaine de l’injonction ou de l’intellectualisation ? 

  La fraternité ne se décrète pas, elle se cultive. En ce sens-là, c’est une valeur qui a besoin de devenir une vertu pour exister, c’est-à-dire une qualité d’âme et de comportement au quotidien – sinon elle reste abstraite. La question est donc de savoir comment cultiver la fraternité ? Comment s’exercer tous, personnellement et collectivement, à développer notre capacité de ressentir de la fraternité, et d’agir fraternellement ? Les bouddhistes répondraient qu’il y a un entraînement de l’esprit à faire, notamment par ce qu’ils appellent la méditation de compassion. Il y a aussi toute une réorganisation de nos relations sociales à opérer : nous avons à repenser le vivre ensemble à toutes les échelles pour que chacun de nos lieux de vie (quartier, travail, associations, institutions, etc.) soit repensé par l’intelligence collective comme lieu d’exercice de la coopération, du dialogue, du partage, tout cela au quotidien, au lieu de l’indifférence, de la rivalité, des conflits qu’on laisse s’aggraver, bref, de tout ce qui aujourd’hui fait de trop de milieux sociaux des lieux où il est devenu impossible de développer une fraternité. Comment réorganiser nos relations pour que chacune devienne une école de la fraternité ?
  

  • Vous renouvelez du 13 au 15 octobre prochain les Journées du mouvement Fraternité générale. Quel est le but de ce mouvement ? Qu’attendez-vous de ces journées ?

  
Nous attendons une mobilisation générale, en proposant quelque chose de très simple : offrir durant ces 3 jours la visibilité de notre mouvement à toutes celles et tous ceux qui œuvrent tout au long de l’année pour la fraternité. Notre but est de montrer la force de la fraternité, la force et le nombre des tisserands, afin d’encourager encore plus de vocations fraternelles. L’idée est que chacun puisse se dire, en allant sur notre site, « tiens, il se passe aussi quelque chose près de chez moi », « tiens, il y a dans ma rue, dans ma ville, des gens qui s’engagent et que je pourrais rejoindre ». C’est un remède au sentiment d’impuissance : souvent, on se sent seul, démuni, on voudrait bien agir mais on ne sait pas comment. « Fraternité générale ! » en octobre, c’est ce moment où nous donnons aux engagés l’occasion de se faire connaître un peu plus, pour donner des idées à d’autres.
  

  • Vous êtes philosophe et professeur. Qu’apporte votre regard philosophique et pédagogique à la Fraternité ? Comment se fait-il que vous vous soyez penchés sur ces questions ?

 En tant que philosophe, je suis du côté d’Erasme qui disait « On ne naît pas homme, on le devient ». De même, on peut dire « On ne naît pas fraternel, on le devient ». La fraternité se cultive, par exemple par une série de prises de conscience favorisées par le questionnement philosophique. Mon frère ou ma sœur sont-ils seulement ceux qui sont de la même couleur que moi, ou de la même religion que moi, ou bien tous les êtres humains, sans frontières ? Ce qui nous rapproche, entre êtres humains, à savoir les désirs de bonheur, de justice, d’amour, de sagesse ou de sens, n’est-il pas plus essentiel que ce qui nous sépare ? Pouvons-nous même nous sentir frères avec l’ensemble des êtres vivants ? Que partageons-nous en effet avec les animaux, la nature ? En tant que pédagogue, je pense qu’il est important de proposer aux enfants, dans la famille et à l’Ecole, de méditer et de dialoguer le plus tôt possible sur ces questions. 
 

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